Entrée dans la mes des Caraïbes

Carnet de bord de Raphaëlle

Janvier 2015

Contrairement au carnet principal, les archives se lisent de haut en bas...

Providenciales, Turks and Caicos (UK)

1er janvier, vers Provo

Nous attendions 2014 depuis 7 ans, depuis que nous avions décidé que ce serait l’année du départ. 2015 sera-t-elle l’année du retour? Nous n’en savons toujours rien. À chaque nouvelle panne, la tentation de tout abandonner nous reprend, mais nous n’avons aucun plan de retour. Que ferons-nous une fois revenus au Québec? Et puis, il y a encore tant à voir, tant à découvrir... D’un autre côté, il restera toujours des coins à découvrir, ici ou plus loin. Une vie n’y suffirait pas. Après six mois de navigation et la visite de mes deux autres enfants, je peux maintenant envisager un retour sans être prise de panique. La plus grande inconnue reste la location de notre maison. Si le locataire part et que nous n’en trouvons pas un autre, il faudra bien rentrer. Par contre, le fait que la maison soit occupée n’est pas un obstacle à notre retour.

La météo offre une belle dernière traversée à Malika et Martin. Le vent est de dos, mais suffisamment fort et constant pour que les voiles tiennent bien en ciseaux. Les vagues viennent de derrière, presque à notre vitesse. Le catamaran bouge peu, il file à bonne allure avec peu de bruits.

2 janvier, Sapodilla Bay

Le Uno est sans contredit notre jeu de société familial. Une dernière partie voit une équipe qui me surprend : Malika et son père. Aussi hargneux de gagner l’un que l’autre, ils enchainent victoires, maladresses et fous rires. Il y a des années que j’attendais de revoir cette complicité entre eux.

C’est le moment du départ... redouté et attendu en même temps. Départ attendu, car nos jeunes adultes sont venus en vacances, en vacances de cuisine et de vaisselle, entre autres. Bon, j’ai à peu près la même attitude quand je vais chez mes parents, je ne peux donc pas leur en vouloir. Mais faire la vaisselle à la main pour 6 personnes, je m’en passerais. Et puis, les avoir les deux en même temps, c’est une idée plaisante, mais nous ne profitons pas pleinement de chacun d’eaux. C’est comme quand je vois mes frères et ma sœur en même temps. Départ également redouté, car nous n’avons aucune idée de notre prochaine rencontre. La communication à distance se fait mal, je n’aime pas Skype, nous n’avons pas de téléphone et les courriels ont leur limite.

3 janvier

Sapodilla Bay

Nous avons la voiture jusqu’à midi, autant en profiter pour remplir la bouteille de propane qui vient de se terminer, pour laver le linge et pour faire un peu de tourisme. En passant à côté du voilier ancré devant nous, Jacques remarque une bouteille de gaz qui traine sur le pont. « Est-ce qu’on leur propose de la leur remplir? » « Bonne idée. » En effet, leur bouteille est vide et ils sont très reconnaissants de ce service. Pour une fois que nous avons une voiture, nous sommes ravis d’en faire bénéficier d’autres navigateurs.

Long Bay


Depuis le temps qu’il en avait envie, Jacques découvre LA plage de kite des Turcs and Caicos. Elle est étroite – la marée est au plus haut – et il y a beaucoup de monde. Malgé l’étendue de la baie, les kiteurs semblent aussi sérés qu’à Pointe-Claire. La distance entre l’endroit où ils ont suffisamment pied pour se lancer et la plage n’est pas sécuritaire. Une dame perd le contrôle de son kite au démarrage, j’ai juste le temps de me baisser pour éviter de me faire décapiter. Jacques remarque avec consternation qu’aucun d’entre eux n’a ni casque ni gilet de sauvetage. « Regarde celui-là, il a un casque! » Nous le recroisons deux minutes plus tard, sur un scooter... Ce n’était pas un casque de kite.

4 janvier, Sapodilla Bay

Là, nous sommes vraiment perdus... Nous avions convenus avec Allison et Dan, les heureux propriétaires d’une bouteille de propane pleine, qu’ils viendraient diner aujourd’hui autour d’un repas-partage. Il est 13 heures, nous avons déjeuné à 7 heures et nous sommes morts de faim. Soudain, j’ai un doute. « Dinner » en anglais, c’est le déjeuner ou le souper? En France, on dine le soir. Au Québec, on dine le midi. Et aux États-Unis? Après vérification dans le dictionnaire anglais-français, et de sa version – française ou québécoise – nous nous apercevons de notre méprise. Bon, nous garderons le poulet pour ce soir. Faisons vite cuire des pâtes!

5 janvier, Sapodilla Bay

Sarah, le bateau de Dan et Allison, est vieux, petit mais mignon comme tout, avec son intérieur tout en bois et ses finitions en cuivre. Il date de 1980. « Il est plus vieux que toi », fais-je remarquer à Allison. Il a cependant 10 ans de moins que moi, je me sens vieille tout à coup. La mer a cette particularité de faire tomber les barrières. Nos différences d’âge n’ont aucune importance, seule importe notre vision commune de la navigation. Nous échangeons trucs et expériences, recettes de ponch et plant de menthe. « 9 et 10 ans, c’est l’âge idéal pour voyager en bateau avec des enfants, non? » Je leur réponds que l’âge idéal est celui qu’ils décideront. Tant que nous sommes en accord avec nos décisions, que nous gardons en mémoire que ce sont des choix que nous avons faits, nous en acceptons plus facilement les conséquences, qu’elles soient plus ou moins désirées. « Oui, mais, un jeune enfant nécessite une surveillance constante sur un bateau ». Sur terre aussi... Et puis, un bateau, ça s’aménage, ça se sécurise.

6 janvier, Water Cay

Ce que nous avons lu sur la République Dominicaine nous a découragés. La corruption y est généralisée. En plus des frais légaux, il faut arroser chacune des personnes à qui l’on a affaire, à chaque entrée et sortie d’un port. Pour parfaire le tableau, il semble qu’il y ait peu d’ancrage possible sur la côte nord. Dans ces conditions, comme pour Cuba, nous préférons renoncer à cette destination. Le problème est que la République Dominicaine est au sud des Turks. Concernant Haïti, qui est au sud de Providenciales, le problème n’est pas qu’au niveau de la corruption, mais surtout de la sécurité. Il reste donc Puerto-Rico, la colonie États-Uniène hispanophone, qui n’est pas un État, mais dont les douaniers sont du continent – c’est-à-dire pas drôles, mais pas corrompus. Sauf que... Puerto-Rico est à 300 milles au sud-est du bout des Turks and Caicos, soit à trois jours – et trois nuits – de navigation sans escale. Après six mois sur le bateau, nous nous sentons capables de nous relayer à deux pour les traversées de nuit, mais à condition d’avoir le bon vent et une houle supportable. Or, les alizés soufflent de l’est. Quand le vent tourne à l’ouest, c’est généralement à cause d’un froid froid généralement accompagné de mauvais temps. Il nous faudrait du vent de nord-est, mais, pour l’instant, il ne semble y avoir aucune ouverture pour les deux prochaines semaines... Combien de temps allons-nous devoir rester dans les Turks and Caicos?

7 janvier, Water Cay

Nous sommes ancrés à quelques brasses de la plage (je parle de nage, pas de la vieille unité de longueur) qui est magnifique. Quel plaisir d’y accompagner la famille et de pouvoir rentrer au bateau quand bon me chante! Il fait beau et le mouillage est calme. Tant bien que mal, nous nous forçons à voir tout ce que ce coin nous offre, et non pas l’absence de fenêtre météo qui nous permettrait d’avancer dans notre périple. Après tout, bien du monde souhaiterait être à notre place.

8 janvier, Fort George Cay

Nous commençons la chasse au trésor en annexe. L’eau n’est pas profonde, mais elle est assez trouble. « Le premier qui voit un canon pourra choisir le dessert! » « Là! » Bon, c’est finalement moi qui choisirais le dessert. Nous ancrons la barque, enfilons masque et palmes. Tout le monde à l’eau! Ben non, ce n’était pas un canon, juste un ramassis de débris de coquillages surmontés de quelques algues. Mais où sont les canons! « Là-bas, il y a plein de gens qui se baignent avec des masques, il y a sûrement des choses à voir ». Nous ne comprenons pas ce que les gens regardent, mais ce ne sont pas des canons. Mais où sont-ils, ces fameux canons? Le guide parle de « five canons clearly visible in shallow water ». Était-ce les formes oblongues recouvertes de sable, de coquillages et d’algues? Si c’est le cas, je ne comprends pas les nuances du mot « clearly ». Si ce n’est pas de cas, nous avons une fois de plus raté l’attraction locale. Tant pis, nous verrons d’autres trésors ailleurs.

9 janvier, sud de Long Bay

Ha les soirées sans télé... Cela fait plusieurs fois que les garçons nous réclament des histoires. Jacques a plein de bêtises de jeunesse à raconter. Je l’imagine déjà, au coin du feu avec ses petits enfants sur les genoux, en train de leur raconter l’ancien temps. Soit j’ai la mémoire courte, soit j’étais bien plus disciplinée que lui, mais je ne trouve pas grand-chose à dire. Quoi qu’il en soit, ces soirées sont des moments inoubliables que nous partageons avec nos enfants, un autre cadeau de ce beau voyage.

South Caicos, Turks and Caicos (UK)

10 janvier, Caicos Bank

Le vent – et la houle – se sont calmés durant la nuit. Il fait beau malgré quelques petites averses qui passent au large. Comme prévu, nous allons profiter de ce que le vent tourne légèrement vers le nord pour traverser de nouveau le Caicos Bank et nous rapprocher de l’extrémité sud-est des Turks and Caicos, pour y attendre la fenêtre météo qui nous permettra d’atteindre Puerto-Rico. Lorsque Jacques démarre les moteurs, je remarque que l’eau de refroidissement rejetée par le moteur bâbord contient de l’huile noire. Mais, rapidement, l’eau redevient transparente et tous les niveaux sont normaux. Le Chantemer file maintenant toutes voiles dehors, par vent de 15-20 nœuds à 40° bâbord, le catamaran glisse sans heurts sur la petite houle.

Nous sommes maintenant dans la zone qui n’est plus protégée de la houle du large par les grandes iles des Caicos, le voilier tape dans les vagues. Un poisson vient de mordre à une des lignes. Comme Jacques a mal au coude, il me demande de le remonter. C’est un gros – vraiment gros – barracuda. Le plus gros poisson que j’ai jamais pêché! Demi-tour par demi-tour du moulinet, je ramène la bête. Plus rien d’autre ne compte, ni les vagues qui éclaboussent ni le bateau qui tape. De temps en temps, le monstre se débat et regagne un mètre ou deux sur la ligne. Mais je l’aurai! Pas question qu’il m’échappe! Le grand poisson est là, tout proche, la gueule béante tirée par l’hameçon. Jacques parvient enfin à le sortir de l’eau avec l’épuisette. Il est vraiment énorme et mesure un mètre de long. Comme nous ne le gardons pas pour manger – il est trop vieux – nous ne prenons pas le temps de le peser avant de le remettre à l’eau, libéré de l’hameçon.

Le vent fraichit et nous prenons un ris sur la grand-voile, puis sur le génois. La mer est de plus en plus mauvaise et les nuages s’épaississent petit à petit. À un mille des Six Hills Cays, notre point d’arrivée, nous rentrons les voiles. Nous étions ancrés au même endroit pour le Nouvel An et le mouillage avait été relativement confortable. Mais aujourd’hui... Bon, nous avons vu pire. Durant la manœuvre d’ancrage, Jacques m’annonce que le moteur bâbord refuse de reculer. Du coup, le catamaran part complètement de travers et l’ancre ne croche pas. Nous décidons de la remontée, mais une de nos lignes de pêche s’est prise dans la chaine. Le fil me pète entre les mains. Au moins, j’ai récupéré le leurre. La chaine est maintenant dégagée, mais au dernier moment je m’aperçois que le câblot de l’orin est emmêlé autour de l’ancre. Elle est complètement de travers, mais plaqué sous la nacelle du catamaran, elle peut rester là le temps que nous trouvions une solution. Le mauvais temps avance lentement, mais sûrement. La pluie sera là avant le soir. Nous décidons finalement d’aller jusqu’au sud de Long Cay, qui devrait offrir un meilleur abri. Durant le chemin, j’arrive à dégager l’orin de l’ancre. Nous arrivons sans encombre et sans effleurer de coraux. La houle est effectivement beaucoup plus faible ici, le bateau ne bouge presque plus, et l’ancre s’enfonce dans le sable du premier coup. Il reste le problème du moteur à résoudre. La journée avait pourtant si bien commencé...

11 janvier, Long Cay

Cockburn Harbour, notre prochaine escale, est à l’autre bout de Long Cay, soit seulement à 3 milles. Cependant, il faut passer par l’océan, car le Bank n’est pas assez profond ici. Le vent est raisonnable – 20 nœuds – et la houle est forte, mais assez longue pour que le Chantemer monte et descende les vagues sans heurts. Ça brasse, mais ça ne tape pas. Soudain, une des alarmes du moteur se fait entendre, c’est celle de la température du liquide de refroidissement. Pourtant, la jauge indique une température normale. L’alarme va et vient, c’est probablement le capteur qui est défectueux. J’aime naviguer. J’aime ces vagues puissantes, mais pas violentes. Il fait beau, il fait chaud, je me sens bien. Jacques, quant à lui, trouve la mer vraiment mauvaise. Il imagine scénarios de catastrophe sur scénarios de catastrophe. Et si une bourrasque dans le génois fait partir le bateau vers la côte (nous n’avons mis qu’un petit bout de génois, pour aider un peu les moteurs)? Et si les deux moteurs tombent en panne simultanément? Et si les vagues nous rabattent sur les rochers? Et si? Et si? Et si? Ben, si les moteurs nous lâchent, nous sommes suffisamment loin de l’ile pour manœuvrer le génois et naviguer vers le large, ce qui nous laissera le temps de lancer un « pan-pan » à la VHF. Nous sommes loin d’être perdus au milieu de nulle part. Si c’est le génois qui pose problème, nous aurons largement le temps de lâcher les écoutes pour laisser la voile flacoter dans le vent, et perdre ainsi toute sa puissance.

Nous arrivons finalement au point d’ancrage prévu. Hum hum... le moteur bâbord ne répond plus non plus en marche avant... Jacques arrive à nous ancrer avec un seul moteur, dès la deuxième tentative. Nous irons à terre, demain, pour trouver un mécanicien. En toute objectivité, nous sommes moins mal pris qu’à Long Island, puisque nous n’avons aucun rendez-vous de planifié.

12 janvier, Cockburn Harbour

Le secret pour être heureux est-il de ne plus avoir d’attentes envers personne? Ainsi, tout ce que les gens font pour nous est un cadeau et nous n’avons plus de frustration concernant tout ce qu’on aurait voulu que les autres fassent. C’est une belle idée, mais est-elle réaliste? Si je n’attends plus que Jacques répare tous les petits bobos du bateau et que je le fasse moi-même, si j’arrête de râler après tous ceux qui ne rangent pas leurs affaires et que je les ramasse moi-même, serons-nous plus heureux? Est-ce que les enfants suivront mon exemple ou, au contraire, trouveront-ils normal que je fasse tout pour eux? J’en ai marre d’être la râleuse de service, mais j’en ai aussi marre de passer mes journées à faire des corvées, même si elles ne sont pas toutes déplaisantes. J’en ai surtout marre de vivre dans un petit espace dont toutes les surfaces horizontales sont toujours encombrées de maints objets. La seule solution que je trouve est de prendre sur moi, de moins demander aux autres, d’accepter la situation et, surtout, de moins râler. Mais ce n’est pas facile...

13 janvier, Cockburn Harbour

Hier, j’ai enfin pris le temps de faire une galette des Rois avec Gaétan. Nous sommes en janvier, sa demande, persistante depuis plusieurs jours, était légitime. Avec de la pâte feuilletée maison et un four qui ne chauffe que par en bas, je suis plutôt contente du résultat (j’ai fini par mettre la galette dessus dessous pour finir de cuire la croute du dessus). Hier, lorsque nous en avons mangé la première moitié, nous avions parié sur qui aurait la fève. Chacun a parié sur soi, sauf moi qui avais parié que personne n’aurait la fève ce coup-là. Évidemment, j’ai gagné. J’ai expliqué à Sylvain, qui est en plein dans les probabilités, qu’ils avaient chacun une chance sur huit de gagner quand j’en avais une sur deux. Ça sert, les maths! Bon, pour pimenter un peu le jeu lors du dessert d’aujourd’hui, j’ajoute la règle que personne n’a le droit de parier sur lui-même. Ainsi, j’ai eu la fève, mais c’est Gaétan le gagnant!

14 janvier, Cockburn Harbour

Martin a 19 ans aujourd’hui. Pour la première fois, je ne serais pas présente à l’anniversaire d’un de mes enfants. Je pense à lui très fort, mais je ne suis pas triste. Le bon côté des choses, c’est que j’ai la chance d’échapper aux petits matins d’attente de ces jeunes adultes qui n’ont plus à demander une autorisation de sortir et qui peuvent changer leur plan au cours de la nuit — au grand dam des parents dont l’angoisse ne disparait pas par miracle au 18 ans de celui dont ils sont responsables depuis leur naissance. Je n’ai pas d’autres choix que de leur faire confiance, et j’ai effectivement réellement confiance en eux, en leur jugement. Quand je regarde mes années d’étudiantes, j’ai l’impression d’avoir sauté des étapes — j’ai quitté le nid familial à 16 ans et je vis en couple depuis mes 17 ans. Suis-je en train de sauter des étapes du passage au statut d’adulte de mes enfants?

15 janvier, les Turks

Le vent a viré au sud plus vite que prévu. Branle-bas de combat, nous partons avec une journée d’avance. Nous faisons rapidement le plein de diésel et d’eau – du moins aussi rapidement que le rythme des iles le permet – et nous tirons les voiles. Enfin, façon de parler, car le vent est à peine suffisant pour les gonfler, c’est le moteur qui fait tout le travail. Le moteur bâbord et soi-disant réparé, du moins temporairement. C’est la première fois que je vois un moteur être réparé en enlevant une pièce. Ce sont les disques d’embrayage qui sont usés. Comme les pièces ne sont pas disponibles dans toutes les Turks and Caicos, le mécanicien a enlevé les ressorts qui les maintiennent en position. Il est assez sûr de lui. Nous avons tellement peu confiance en cette réparation que nous préférons ne pas essayer le moteur, mais l’économiser pour les situations où l’autre moteur ne sera pas suffisant.

J’aurais bien aimé visiter les Turks, mais nous avons peur que la prochaine fenêtre de vent favorable pendant au moins deux jours ne soit que dans plusieurs semaines. Nous nous contenterons donc de les voir de loin, lorsque nous les traversons.

Traversée vers Puerto Rico (USA)

16 janvier, quelque part à l’est des Turks

Le catamaran tape tellement dans les vagues que je décide de me lever. Il n’est qu’une heure; j’étais supposée ne reprendre mon quart qu’à deux heures, mais puisque je ne dors plus... C’est une nuit sans lune, impossible de discerner d’où vient la houle. En tâtonnant, nous arrivons à trouver un cap plus confortable. Notre objectif était d’aller le plus possible vers l’est, puis de piquer vers le sud lorsque le vent reprendra sa dominante est. Nous réduisons aussi la voilure – le vent s’était levé juste après que Jacques se soit couché, lors de mon premier quart. C’est un peu plus confortable, mais pas beaucoup. C’est notre première vraie traversée de nuit. Nous avons déjà navigué dans la noirceur, mais pas durant toute la nuit. C’est comme si nous n’avions pas d’autre objectif que d’aller le plus loin possible. Il reste encore cinq heures avant les premières lueurs du jour...

Ah, soleil bienfaisant, qui nous éclaire, qui nous réchauffe et qui nous réconforte. Je comprends pourquoi tant de peuples t’ont déifié. Un mince croissant de lune presque horizontal, tel un sourire, avait bien accompagné les dernières heures de noirceur, mais il n’éclairait pas suffisamment pour distraire les angoisses reliées à la nuit.

17 janvier, quelque part au nord
de la République Dominicaine

Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas. Être de quart, c’est faire un tour dehors toutes les 15 à 20 minutes pour vérifier qu’il n’y a aucune lumière à l’horizon, que le vent n’a pas changé ni en force ni en direction, que le cap est maintenu et que la vitesse du bateau est correcte. Nous sommes loin des passages fréquentés, mais on ne sait jamais. Entre les rondes, je lis, j’écoute de la musique, je regarde un film ou j’écris mon carnet de bord. Hier, il a fallu gérer la montée du vent : établir les voiles, ralentir puis éteindre le moteur, réduire la surface de toile. Avec le vent était venue une petite houle, en travers de la grosse houle du large. Cette nuit, il faut gérer la chute du vent. Le moteur ronronne, le vent qui subsiste permet tout juste de garder les voiles gonflées. Il devrait tourner, mais ne reprendre de la force que dans plusieurs heures. La petite houle, celle qui tape sur les coques, a disparu. Ce n’est pas pour autant les meilleures conditions pour dormir, car le moteur est juste derrière la mince paroi de notre cabine et la bôme donne des coups à cause de la houle. Nous avions prévu de faire des quarts de 3 heures. En pratique, celui qui dort se lève par lui-même au bout de deux à trois heures environ.

« Une touche! » Nous venons tous voir, au cas où la touche se transformerait en prise. Depuis quelque temps, les poissons ont tendance à se décrocher où à partir avec le leurre. « Un mahimahi! » Là, ça devient franchement intéressant! Jacques met trois quarts d’heure à ramener la ligne tout en fatiguant la bête, mais sans lui donner d’occasion de se décrocher. Enfin il est là, tout près, et il est... ÉNORME! Il semble impossible de le soulever avec la canne à pêche. J’enfile le harnais de sécurité et je mets des gants antidérapants. Puis, avec la gaffe, je tire sur la ligne et l’attrape avec l’autre main. Mais là encore, c’est impossible de le remonter en tirant sur le fil. La magnifique bête est épuisée, elle ne se défend que très peu. Ni une ni deux, je tire sur la ligne et j’attrape la bestiole par l’ouïe. Je me sers des marches du catamaran comme d’un plan incliné et je remonte le poisson d’un vigoureux mouvement. Je le plaque de tout mon poids, pas question qu’il retourne à l’eau! Notre pèse-poisson ne va que jusqu’à 5 kg, il nous est donc impossible de peser notre trophée. Il fait tout de même 1,40 m et nous procure 6,5 kg de filets. Il aura fallu 3 heures entre l’hameçonnage et l’entreposage des filets dans le congélateur, mais toute la famille est drôlement fière de notre plus gros exploit de pêche depuis le départ. Puisque l’un de nous sera réveillé tout au long de la nuit, nous en profiterons pour faire nos premières conserves de poisson.

18 janvier, quelque part au nord de Puerto Rico


Le jour se lève et, peu à peu, la terre se définit. Nous sommes impressionnés par la hauteur des montagnes et par la végétation luxuriante. Tout un contraste avec les Bahamas! Puerto-Rico, c’est aussi notre entrée dans la mer des Caraïbes et la première ile des Antilles que nous visitons. Cette traversée de trois jours – et trois nuits! – a été plus facile que nous ne le craignions. Il faut dire que nous avons eu une belle mer et des vents modérés à faible. Nous aurons fait un tiers du temps au moteur, ce qui est toujours mieux que de sortir les voiles tempêtes. Cette traversée, sans école, a aussi été une bonne transition vers cette nouvelle partie du voyage. Nous gardons un excellent souvenir des Bahamas et des sentiments mitigés pour les Turks and Caicos. Que nous réserve la plus petite des grandes Antilles?

Côte ouest, Puerto Rico (USA)

18 janvier, Bahía de Puerto Real

La houle, qui s’était sournoisement levée durant notre sieste, nous a chassés de notre ancrage au large de Mayagüez, qui est le port d’entrée de la côte ouest de Puerto-Rico. Nous sommes donc venus nous réfugier dans la baie presque fermée de Puerto Real. Nous repérons tout de suite le catamaran français qui était passé proche de nous à Mayagüez, juste avant la sieste. Sitôt le bateau amarré et le moteur installé sur l’annexe, nous allons déranger nos compatriotes... à l’heure de l’apéritif. Nos hôtes, extrêmement sympathiques et pas du tout fâcher de se faire aborder, nous offrent un verre. Il faut avoir vécu en France pour savoir ce que prendre l’apéro signifie. C’est dans ces moments-là que nous réalisons que de nombreux aspects de notre culture originale nous manquent. C’est ainsi que nous faisons la connaissance de l’équipage du Zébulon, Jean-Paul et Dominique, et de leur invité, Bernard. Bien sûr, nous nous vantons de notre prise de la veille. Comme la vantardise est un vilain défaut, nous les invitons à venir en manger dès le lendemain.

19 janvier, Mayagüez

Pour faire les formalités douanières, il faut aller à Mayagüez qui est à une vingtaine de kilomètres au nord de notre mouillage. Il est bien écrit partout que seul le capitaine doit descendre à terre pour passer la douane, puis tout l’équipage doit se présenter à l’immigration. Les douaniers sont des fonctionnaires fédéraux états-uniens, mais la population est hispanophone. Rien qu’à voir la façon dont ils conduisent, ils ne sont pas à cheval sur les règlements. Nous embarquons tous dans la voiture de location, les enfants et moi resterons dans le véhicule le temps que Jacques règle la douane. Le bâtiment est fermé! C’est le jour de Martin Luther-King, les administrations fédérales n’étaient pas censées être en congés et il n’y a aucune indication. Nous reviendrons demain, ce qui ne nous empêchera pas de faire ce que nous avons envie de faire à terre d’ici là. Pas question de rester confinés dans le bateau. Pour quelques heures, nous sommes des clandestins sur le sol états-unien...

20 janvier, Mayagüez

Nous voilà de retour à la douane. C’est long, mais les formalités se font sans aucune difficulté. Le douanier ne demande pas à voir le bateau. Jacques lui demande ce qu’il faut faire pour l’immigration. L’agent parait surpris de notre demande. Il finit par attraper les quatre passeports et par les estampiller, sans même réclamer notre présence. Soulagés, nous passons le reste de la journée à visiter le centre-ville.

Je comprends un peu mieux l’espagnol que ce à quoi je m’attendais. Jacques, qui a beaucoup travaillé son espagnol depuis notre départ, arrive à peu près à demander tout ce qu’il veut dans cette langue. Le problème, c’est que quand nous posons des questions en espagnol, ils nous répondent en espagnol, et sans prendre la peine de ralentir le débit. La plupart du temps, nous finissons par trouver quelqu’un qui parle à peu près anglais. À la fin de la journée, la fatigue aidant, nous commençons à complètement mélanger les trois langues. Jacques a même fini par poser une question en français, sans s’en rendre compte. Il semble y avoir à peu près la même proportion de personnes qui parlent anglais qu’au Québec, Montréal excepté. Il serait intéressant de faire une thèse comparative sur la conservation de la langue ici par rapport au Québec. Le mélange de culture états-unienne, latine et européenne est perceptible partout. C’est déroutant, mais pas vraiment déconcertant, car tout cela semble être en harmonie. Par exemple, toute la signalisation routière est comme aux États-Unis, sauf qu’il y a des priorités à droite, que les rues sont étroites comme en Europe, que les gens conduisent comme à Toulouse et que les bornes sont en kilomètres.

Ici, il n’y a pas de noirs. Les teintes de peau se déclinent du blanc au très bronzé, tous ont les yeux noirs, et ils se tiennent tous ensemble. Il n’y a aucune ségrégation ni immigration récente visible. Quel contraste avec le noir et blanc des Bahamas!

21 janvier, Ricón

Ricón est une ville balnéaire en plus d’être un spot de surf de qualité mondiale. Nous découvrons donc un aspect plus touristique de cette grande ile. Le vent est calme depuis quelques jours, mais les vagues sont quand même impressionnantes. Plusieurs écriteaux « locals only », sont assez agressifs et reflètent un conflit entre les surfeurs touristes et les locaux. Nous décidons de braver les vagues et de nous baigner. Au dernier moment, Gaétan a peu d’une grosse vague et recule, il a eu bien raison. En quelques minutes, de puissantes lames de fond nous amènent au large. J’ai beaucoup de mal à revenir vers la plage, il faut vraiment se faire prendre par la vague en surface pour avancer. Même si j’ai pied, le courant de fond est trop puissant pour que je résiste. Essoufflée, j’arrive enfin au bord. Sylvain, qui n’a pas lâché Jacques d’une brasse, arrive à son tour à bout de souffle. Malgré tout, ce bain nous fait du bien. Cela faisait une semaine que nous ne nous étions pas baignés.

22 janvier, Bahía de Puerto Real

Les pélicans sont vraiment étranges. Ils ont à la fois un côté lourdaud et un vol puissant. Il faut les voir se laisser tomber dans l’eau de plusieurs dizaines de mètres, bec en avant. Ils soulèvent alors une gerbe d’eau impressionnante.


23 janvier, Puerto Real

Avez-vous déjà observé un feu d’artifice dans vos toilettes? L’eau de cette baie parait si dense que nous n’avons aucune envie de nous y baigner. En fait, elle est pleine de plancton phosphorescent qui s’allume la nuit lorsque l’eau est agitée, que ce soit par un simple bâton dans l’eau ou en pompant les toilettes. C’est aussi fascinant que de regarder une braise qu’on agite au bout d’un bâton la nuit, autour d’un feu de camp.

24 janvier, Bahía de Puerto Real

Enfin! Après avoir joué pendant plusieurs jours au chat et à la souris, l’électromécanicien vient enfin voir le Chantemer. De plus, il est accompagné d’un mécanicien moteur. Nous voulons profiter de Puerto-Rico pour essayer de rendre les moteurs plus fiables. Cet électromécanicien a une certaine réputation, peut-être nous aidera-t-il à comprendre pourquoi nous avons autant de mal à charger nos batteries, et, qui sait? à trouver une solution. En attendant, il a accepté que nous fassions livrer nos colis à son bureau, qui est attenant à la marina. Fiscalement parlant, nous sommes aux États-Unis, il n’y a donc pas de frais de douane pour tout ce que nous commandons sur le continent. Notre escale à Puerto Real va donc se prolonger d’une semaine... ou deux.

25 janvier, Bahía de Puerto Real

Comme chaque année, Jacques a ses bouchées à la reine pour son repas d’anniversaire. Elles sont nettement moins réussies que d’habitude. La sauce déborde de mahimahi, mais ne contient aucun fruit de mer. Nous avons trouvé des coques au supermarché à Mayagüez, mais le four n’a pas chauffé suffisamment pour leur permettre de monter, elles sont à peine cuites et toutes plates. Mon amoureux est facile, il est ravi de son repas, je suis ben chanceuse d’être avec lui.

26 janvier, Bahía de Puerto Real

Je ne me lasse pas de ce lieu, je n’arrive pas à croire que cela fait plus d’une semaine que nous sommes ici. C’est si calme, sauf à l’aurore, où tous les coqs des environs font leur vocalise jusqu’à ce qu’un âne se mette à braire, aux premiers rayons du soleil. Mais ils sont loin, ce sont des bruits de vie agréables à l’oreille. Peu de barques passent à proximité, les bruits de la côte nous parviennent étouffés. Le catamaran bouge très peu, car nous sommes dans une baie presque fermée, les vagues du large ne rentrent pas. Les oiseaux sont nombreux : pélicans noirs, mouettes au cri agréable (rien à voir avec les goélands), hirondelles (celles que vous retrouverez dans quelques semaines dans le nord) et autres oiseaux de proie noirs non identifiés.

27 janvier, Puerto Real

Jacques, qui profite de notre attente pour faire une série de réparations et d’aménagements sur le bateau, a loué une voiture pour aller chercher des pièces à l’autre bout de l’ile. San Juan, la capitale, est à 200 km d’ici. Après s’être habitué aux voitures qui ne respectent aucune priorité et qui doublent dans tous les sens, le défi est de trouver le magasin recherhcé. Notre GPS ne comprend pas plus que nous la logique dans les adresses civiques, GoogleMap ne fait pas mieux...

28 janvier, Bahía de Puerto Real

Je n’ai plus aucune excuse : il n’y a pas d’école ce matin, il fait beau, mais pas encore trop chaud, et le vent est resté faible. Mon kayak attend sagement sur ses supports depuis trop longtemps, et moi, j’ai vraiment besoin de me dépenser puisque la densité de la mer ici n’invite pas à la baignade. « Je viens avec toi sur le kayak gonflable ». Franchement, j’aurais préféré y aller seule. Faire du kayak est aussi une façon de m’échapper du bateau et des enfants et, avec Sylvain, ce sera plus une promenade que du sport. Mais comment refuser sa requête si spontanée et si enthousiaste? En plus, il se charge de sortir et de gonfler son kayak. Nous voilà donc tous les deux sur l’eau, dans les doux rayons du soleil matinal. Sur l’eau??? Mais nous y sommes en permanence à bord du Chantemer! Oui, mais là, ce n’est pas pareil. Nous sommes au ras de l’eau, dans un silence respectueux de la nature. Se promener avec Sylvain, que ce soit à pied, à vélo en kayak ou à cheval (en supposant que nous ayons un jour l’occasion) est toujours un plaisir.

29 janvier, Marina Pescaderia, Puerto Real

Nous voilà à la marina. Les pièces ont été livrées hier, comme prévu, l’électromécanicien et le mécanicien diésel ont confirmé leur venue pour aujourd’hui. 15 h 30. Jacques reçoit un appel pour dire qu’ils ne viendront pas aujourd’hui, mais demain. Nous nous en doutions un peu... C’est aussi ça, les iles, il faut nous y faire. En attendant, cela nous coûtera une journée de plus à la marina. Ce n’est pas seulement un problème d’argent, je préfère nettement être à l’ancre, surtout dans un endroit aussi calme que celui-ci. Je suis plus à l’aise dans notre minuscule salle de bain, avec toutes mes affaires à portée de main, que dans les salles de bain communes. Je préfère de loin manger sur la terrasse dans l’intimité d’un mouillage que de devoir faire la conversation en espagnol à un vieux saoul (anecdote vécue). En plus, le bateau bouge plus brusquement lorsqu’il est à quai, car il faut laisser un peu de jeux aux amarres à cause de la marée, ce qui donne des coups lorsque les amarres se tendent. Sans compter le grincement des pare-battages entre le bateau et le quai... Le seul avantage d’être à quai est de pouvoir aller à terre sans prendre l’annexe. Dans notre cas, nous allons aussi en profiter pour charger les batteries. Depuis que nous les avons achetées, en octobre dernier, et que nous les avons installées à moitié pleine seulement, nous n’avons jamais réussi à les charger suffisamment.

30 janvier, Marina Pescaderia, Puerto Real

Il y a un autre avantage à être à quai d’une marina, surtout lorsque vous faites affaire avec les deux réparateurs du coin. Les autres bateaux amarrés qui ne sont pas résidents sont également ici pour faire des réparations. Du coup, ils viennent nous voir pour essayer de trouver les mécanos. Ainsi, nous faisons la connaissance de Bill, le Texan, qui, lorsqu’il est devenu militaire, a vu des gens d’autres couleurs que lui pour la première fois. Tous les clichés de l’arrière-pays texan nous viennent en tête... Bill semble avoir bien évolué grâce à l’armée et à ses voyages, s’il parle plus qu’il n’écoute, il est vraiment ouvert. Nous rencontrons aussi Rafael, un sympathique sud américain consultant en industrie pharmaceutique qui voyage beaucoup partout en Nord-Amérique.

31 janvier, Boquerón

Pour changer un peu de paysages, nous décidons de passer la fin de semaine à Boquerón, à 5 milles au sud. Un catamaran! En plus, il a un étendard canadien!!! Nous nous croisons en annexe, ils rentrent à leur bateau alors que nous allons à terre. Ils nous invitent à leur bord à notre retour. Henry et Cathrine sont presque nos voisins puisqu’ils viennent d’Ottawa. Comme souvent avec les marins, nous avons des convergences de point de vue. Curieusement, apprendre l’espagnol m’a permis de faire des progrès en anglais.

Boquerón est une destination plage et restaurants pour les locaux. Y passer la fin de semaine est une excellente idée si vous aimez faire la fête. Pour les couches tôt comme nous, il vaut mieux y aller en semaine...